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Ce n'est pas une parenthèse.

  • Writer: Audrey Laffargue
    Audrey Laffargue
  • May 10
  • 3 min read

Je suis photographe. Pas en attendant que quelque chose de plus sérieux arrive, mais maintenant, ici, pour de vrai.



L'autre soir, quelqu'un m'a présentée comme "celle qui est infirmière". J'ai souri, j'ai corrigé doucement. Je suis photographe. Je l'ai été bien avant de quitter le métier d'infirmière, et je le suis maintenant à plein temps depuis décembre 2025.


La surprise dans ses yeux. Puis la phrase, posée avec la bienveillance tranquille de celui qui pense vous rassurer : "Oui mais de toute façon, infirmière, t'auras toujours du travail."


Je connais cette phrase. Je l'ai entendue sous toutes ses formes depuis que j'ai fait mon choix.


  • "Mais pourquoi tu as quitté ?"

  • "Pourtant infirmière, c'est stable."

  • "Si ça ne marche pas, tu pourras toujours revenir."


Elle se présente comme un filet de sécurité qu'on tend avec le sourire. Sauf que moi, je ne cherche pas à être rassurée sur ce que je ferais si ça ne marchait pas.


Je cherche juste qu'on me regarde faire ce qui marche.



Un privilège, pas une obligation de retour.



Oui, j'ai un diplôme d'infirmière. Oui, si demain j'en avais besoin, je pourrais retrouver du travail. C'est une réalité, je la connais mieux que quiconque, et je ne la minimise pas, c'est une chance réelle que je porte avec moi.


Mais voilà ce que cette phrase bienveillante ne voit pas : dire à quelqu'un "t'inquiète, si ça ne marche pas, tu peux toujours revenir en arrière", c'est lui dire en creux : "tu vas probablement échouer." Ce n'est pas du soutien.


C'est une anticipation de la chute.


Avoir un diplôme en poche, ce n'est pas une raison de ne pas aller là où ton cœur t'emmène. C'est un privilège, pas une obligation de retour.


Ce qui m'épuise, ce n'est pas qu'on me rappelle que j'ai un plan B. C'est qu'on me le tende avant même d'avoir demandé si j'aimais mon plan A, si ça se passait bien, si je m'épanouissais. Depuis 2013, j'appuie sur un déclencheur avec quelque chose que je ne saurais pas expliquer autrement que comme une évidence. 12 ans. Ce n'est pas une lubie. Ce n'est pas une parenthèse. C'est une construction, lente et délibérée, avant de choisir, un jour, de n'en vivre plus qu'une seule.


Je n'ai pas quitté l'infirmerie parce que je ne l'aimais plus.


C'est souvent ce qu'on imagine. Qu'on change de vie parce qu'on est épuisé, parce qu'on a décroché, parce qu'un métier vous a pris plus qu'il ne vous a donné. Pour certains, c'est vrai. Pour moi, non.


J'ai été infirmière pendant sept ans. J'ai aimé ce métier avec sincérité : les nuits, les patients, les collègues, la précision que ça demande, l'utilité très concrète qu'on ressent quand on rentre chez soi. Ce n'est pas quelque chose qu'on efface.


Pendant des années, j'ai couru sur trois pistes en même temps. Infirmière, photographe, maman. Une vie à trois vitesses sans beaucoup d'espace pour souffler. Et puis Raphaël est arrivé, mon fils, deux ans et demi aujourd'hui. Et j'ai compris, pas d'un coup, mais progressivement, que je n'arrivais plus à être vraiment là pour lui. Pas comme je le voulais. Pas comme il le méritait.


À un moment donné, j'ai juste fait le choix de me choisir. Et de choisir d'être là pour lui, et ma famille.


Ce n'est pas une fuite. C'est une direction. Et il y a une différence immense entre les deux.


En réalité, j'ai juste changé d'outil.


Ce que personne ne voit de l'extérieur, c'est à quel point ces deux métiers se ressemblent là où ça compte vraiment. Pas dans les gestes, pas dans les diplômes. Dans l'essentiel.


Infirmière,je prenais soin…

  • Des corps et des esprits fragilisés

  • Des familles dans les moments difficiles

  • Du détail qui change tout dans une prise en charge

  • De la confiance que quelqu'un vous accorde dans sa vulnérabilité


Photographe,je prends soin…

  • Des souvenirs qui comptent vraiment

  • Des familles dans les moments heureux

  • Du détail qui change tout dans une image

  • De la confiance que quelqu'un vous accorde dans un moment précieux


Les valeurs sont les mêmes. La posture est la même. L'attention portée aux gens, à ce qu'ils traversent, à ce qu'ils veulent garder : c'est exactement la même chose.


Je n'ai pas changé de vocation. J'ai changé d'outil.


Alors non, je ne suis plus infirmière aujourd'hui. Je ne dis pas que je ne le serai plus jamais, on ne referme pas une porte à double tour sur sept ans de sa vie. Mais ce n'est pas là que je suis. Ce n'est pas là que j'ai envie d'être. Et réduire mon présent à un éventuel retour en arrière, c'est ne pas voir ce que je construis, maintenant.





 
 
 

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